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Shape et ébénisterie : une pratique transversale du faire

Photo du rédacteur: Quentin Delion
Quentin Delion
il y a 23 heures
7 min de lecture

L'ébénisterie s'apprend dans les écoles. Le shape, non. DIY, formation et empirisme : récit de deux pratiques cousines. Par Quentin Delion, ébéniste et designer à Bidart.


À vingt ans, je n'avais pas les moyens de m'acheter une nouvelle planche de surf. Je travaillais le bois depuis cinq ans, alors je l'ai shapée moi-même, sous l'abri voiture chez mes parents. Depuis, l'ébénisterie et le shape ont avancé ensemble dans mon travail, jusqu'à des planches de foil en carbone et bois.


Le bois dans l'histoire des planches de surf

L'usage du bois dans les sports de glisse ne relève ni d'une démarche esthétique ni d'une nostalgie contemporaine. Les premières planches de surf étaient en bois massif. À Hawaï, les alaia étaient taillées dans le koa (Acacia koa) ou l'ʻulu (Artocarpus altilis), fines et sans dérive. Le bois est resté longtemps, avec les planches creuses puis le balsa, avant que la mousse polyuréthane ne s'impose à partir de la fin des années 1950.


Vers 2006, le shaper Tom Wegener, Californien installé en Australie, a relancé l'alaia avec le paulownia (Paulownia tomentosa). Léger, peu sensible à l'eau, assez souple pour épouser la vague sans dérive, c'est aussi l'essence que j'ai le plus utilisée sur mes planches. Originaire d'Asie, le paulownia pousse très bien en Europe. On le croise comme arbre d'ornement dans beaucoup de jardins en France, et il est cultivé en Espagne et au Portugal.


Apprendre l'ébénisterie à l'école

Je ne suis pas venu au bois par la glisse, mais par l'établi. J'ai commencé à quinze ans, avec un BEP dans un lycée des métiers d'art, puis un bac pro productique en lycée professionnel. Deux formations de deux ans, dans le bois massif, le placage et le panneau. On y apprend les assemblages, tenons, mortaises, queues d'aronde, feuillures, et le maniement du rabot, de la scie et du racloir. On découvre qu'une planche débitée sur quartier ne se comporte pas comme une planche débitée sur dosse, et qu'il faut anticiper le retrait du bois avant même de le toucher.


Surtout, on répète. On affûte les fers, on trace des épures à l'échelle 1, à même le sol de l'atelier. Un professeur montre le geste, corrige, et un diplôme valide le tout à la fin. C'est ce cadre-là qui m'a formé.


Le shape : l'empirisme comme seule institution

Le shape, la mise en forme d'une planche de surf à partir d'un pain de mousse, occupe une place particulière dans le paysage artisanal. C'est un métier sans diplôme, sans CAP ni BMA, qui ne figure pas dans la liste officielle des métiers d'art. Il s'apprend sur le terrain, le plus souvent auprès d'un shaper. Je n'ai jamais travaillé dans un atelier de shape. J'ai appris sur des forums, au fil des rencontres, en réparant des planches et en faisant des décos avec des copains. Mon atelier, c'était l'abri voiture de mes parents. Je crois que la majorité des shapers ont commencé ainsi. Dick Brewer, l'une des grandes figures du shape à Hawaï, a fabriqué sa première planche dans un garage, en 1958.


Ma première planche était ratée. J'avais placé les dérives un peu au hasard, et elle surfait mal. J'ai corrigé sur la suivante, puis sur celle d'après. Personne ne regardait mon travail. C'est à l'eau que je voyais ce qui n'allait pas.


Il y avait quelque chose de punk dans cette façon de faire. On ne demande la permission à personne et on n'attend pas de diplôme. On bricole avec ce qu'on a sous la main, et on préfère fabriquer plutôt qu'acheter. Le philosophe et mécanicien Matthew Crawford, dans Éloge du carburateur, parle du verdict du réel propre au travail manuel, celui du moteur qu'on répare et qui finit par démarrer, ou pas. Pour une planche, ce verdict tombe à la première session.


Pourtant, une planche est un objet précis. Le rocker, les concaves qui guident l'eau sous la planche, la forme des rails du nose au tail et la courbe de l'outline se règlent au millimètre près, et chacun change la façon dont elle glisse. Sans école, il a fallu tout comprendre en faisant.


L'école d'un côté, l'abri voiture de l'autre, ces deux apprentissages semblent s'opposer. Dans Ce que sait la main, le sociologue Richard Sennett montre pourtant que le savoir-faire se construit toujours de la même façon, par la répétition et par la résistance de la matière. C'est ce que j'ai vécu dans les deux cas. À l'établi, je refaisais le même assemblage jusqu'à ce qu'il soit juste. Sous l'abri voiture, je refaisais la planche. Seul le cadre changeait. À l'école, un professeur corrigeait et un diplôme validait. En shape, j'étais seul.


Les mêmes outils pour deux métiers

En passant de l'un à l'autre, j'ai aussi retrouvé les mêmes outils. Le rabot qui dresse la latte centrale d'un pain de mousse est celui qui ajuste le chant d'un tiroir en chêne. La scie à ruban détoure un outline comme un pied galbé. La râpe Surform, le trusquin, les cales à poncer, le pied à coulisse, la défonceuse et les scies japonaises passent de l'établi au chevalet de shape. Dans les deux cas, on tend des lignes et on cherche une surface juste. Ces outils et ces deux apprentissages m'ont servi le jour où j'ai voulu mettre du bois massif sur une planche.


Je ne suis pas le seul à avoir fait ce chemin entre le bois et la planche. À San Francisco, Danny Hess était entrepreneur dans le bâtiment avant de fabriquer des planches en bois de récupération, sur une âme en polystyrène expansé (EPS), avec du liège et moitié moins de fibre de verre que d'habitude. À Wellington, en Nouvelle-Zélande, le fondateur de FlexFrame, designer industriel de formation, fabriquait des objets en bois avant de construire ses planches. Elles ont une âme en EPS encadrée de contreplaqué souple, du liège sur le pont et, dessous, une peau de paulownia de 3 mm, la même épaisseur que sur mes planches. En Australie, Grant Newby, graphiste de métier, fabrique ses propres planches creuses en bois et organise chaque année une journée des planches en bois à Currumbin.


Une peau de bois massif de 3 mm sur les planches de surf

Une peau bois est une fine couche de bois massif collée sur l'âme d'une planche, sous la stratification. Entre 2010 et 2020, j'ai fabriqué une cinquantaine de planches de surf sous la marque Delion, toutes construites ainsi. L'âme est en EPS, recouverte de peaux de 3 mm collées sous vide à -0,5 bar, puis stratifiées.


À cette épaisseur, le bois garde son fil et sa nervosité. Il faut pourtant le plier sur une planche qui courbe dans tous les sens, entre le bombé du pont, les concaves et le rocker, sans qu'il casse. Le type de bois décide de tout au moment de la mise sous vide. Outre le paulownia, j'ai travaillé le red cedar (Thuja plicata), imputrescible, mais aussi le merisier (Prunus avium), le peuplier (Populus), le sapin rouge (Pinus sylvestris), qui vient d'Europe du Nord, et le noyer (Juglans regia).


En dix ans, je n'ai jamais vu une marque de talon sur le pont de ces planches. Sur une planche en mousse classique, les talons creusent le pont en quelques sessions. Le bois résiste à cet enfoncement.


KAIOA, des planches de foil en bois et carbone

Entre 2022 et 2025, j'ai voulu savoir si cette construction tiendrait sur une planche de foil, où les efforts n'ont rien à voir. Avec Renaud, de Panther Surfboards à Biarritz, nous avons créé une marque commune, KAIOA, et fabriqué une dizaine de planches de foil, pour le wing et pour le prone. En prone foil, on rame et on décolle à la seule force des bras, sans voile, sans wing ni kite.


Ici, tout l'effort passe par le boîtier de mât, en torsion et en fatigue, à chaque décollage. La mousse EPS seule ne tient pas. J'ai dessiné et modélisé les planches en CAO, puis préparé l'usinage en FAO, et Atua Cores a taillé les pains en 5 axes. Les zones d'ancrage du mât sont renforcées en mousse PVC rigide Airex de 70 kg/m³. Par-dessus, j'ai collé sous vide les mêmes peaux de bois massif de 3 mm, et Renaud a réalisé la stratification finale en carbone et fibre de verre.


Sur le pont, le bois encaisse la pression des talons au take-off. Une seule couche de tissu de 4 oz suffit donc, avec moins de résine. Au total, on utilise moins de mousse et moins de carbone, pour une planche aussi légère qu'une planche tout carbone et plus résistante aux talons et aux chocs. Une KAIOA de prone de 36 litres pèse 3,450 kg, pad et boîtiers compris.


Et si ce qui marche sur une planche de foil marchait ailleurs ?


Intégrer du bois dans un produit : la R&D

C'est le travail que je propose aujourd'hui aux entreprises, dans la glisse comme dans n'importe quel autre secteur. Selon les besoins, je développe un prototype de A à Z, je conseille sur le choix d'une essence et sa mise en œuvre, ou j'aide un fabricant à intégrer des peaux bois dans sa production. J'ai récemment travaillé sur un prototype qui associe impression 3D et peau en bois.


Du shape au mobilier

Depuis mon atelier de Bidart, le surf revient souvent dans mes meubles et mes objets, avec des commandes variées : des outils pour les shapers, des trophées, des prototypes, ou encore ADA Rack, mes racks muraux pour planches de surf.


Le shape a surtout changé ma façon de dessiner des meubles. Sur une planche, une erreur se voit dès la première vague. En ébénisterie, elle coûte de l'argent et la confiance d'un client. Des planches, j'ai gardé l'habitude des structures qui encaissent des chocs et des flexions, et des assemblages qui tiennent sans avoir besoin de le montrer.


Quentin Delion, ébéniste et designer à Bidart, au Pays Basque, conçoit du mobilier sur-mesure et accompagne les entreprises qui veulent intégrer le bois dans leurs produits.


Vous développez un produit et vous voulez y intégrer du bois ? Parlons-en.


Détail du tail fish d’une planche de surf, avec sa peau en bois massif collée sur l’âme en mousse
Pains de surf contre le mur de l’atelier, l’un plaqué d’une peau en bois, l’autre en mousse avec sa latte centrale
Planche de surf à peau en bois massif posée sur des chevalets de shape, avec les copeaux au sol de l’atelier
Mise sous vide d’une peau en cèdre sur une planche de surf, sur l’établi de l’atelier
Fish à peau en noyer et logo Delion, fabriqué par Quentin Delion, posé devant un stock de bois
Fish à peau en merisier avec le logo Delion, posé contre des plateaux de bois brut
Planche de surf à peau en sapin rouge, entre des plateaux de bois et un panier de copeaux
Planche de surf à peau en noyer, debout devant le stock de bois de l’atelier de Bidart
Âme en mousse EPS usinée d’une planche de foil KAIOA, avec renfort en mousse Airex autour des boîtiers de mât
Planche de foil KAIOA finie, avec pont en bois massif, rails en carbone et boîtiers de mât
Trophée de la meilleure vague des ISA World Surfing Games 2017 à Biarritz, dessiné par Quentin Delion
Compas d’épaisseur pour shapers posé sur une planche en mousse
Caliper
Rabot à main sur un pain de mousse, au milieu des copeaux, le même outil qu’à l’établi d’ébéniste

Deux planches de foil KAIOA en bois et carbone, foils montés, posées sur une digue face à l’océan
Trois planches de foil KAIOA en bois massif et carbone, alignées contre un mur.
Planche de surf NAJE posée sur les racks muraux en bois ADA Rack, au-dessus d’un canapé en cuir

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